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STUDIOS DU CHAPEAU ROUGE • VENDREDI 9 DÉCEMBRE 2005 • 20 H 30
BATAILLE DANS LE CIEL
Batalla en el cielo
En présence de Nicolas SCHMERKIN, monteur du film,
critique de cinéma, rédacteur en chef de Repérages et producteur.
Réalisation et scénario :
Carlos Reygadas
Mexique / Belgique / France / Allemagne - 2005 - couleurs - 1 h 28
Photo
: Diego Martínez Vignatti
Son : Gilles Laurent
Montage : Benjamin Mirguet, Adoración G. Elipe, Nicolas Schmerkin
Musique : John Tavener
Production
: Philippe Bober, Carlos Reygadas, Jaime Romandía, Susanne Marian Distribution
: Bac Films.
Interprètes : Marcos Hernández (Marcos), Anapola Mushkadiz (Ana), Berta Ruiz (la femme de Marcos), David Bornstein (David), Rosalinda Ramírez (Viky),
Juan Soria « El Abuelo » (l’inspecteur de police).
Marcos, chauffeur d’un général, et sa femme ont kidnappé un enfant qui meurt accidentellement. Dans un autre monde, Ana, la fille de son patron, se prostitue par plaisir. Hanté par sa conscience, Marcos se confesse à elle, à la recherche de réconfort.
On a rarement vu film aussi dérangeant depuis Un Chien andalou de Luis Buñuel. (...) plusieurs scènes de Bataille dans le ciel, du Mexicain Carlos Reygadas, né en 1971, exaltent de divins ravissements et la béatitude obscure de l’amour interdit.
Dans Japon (2002), son premier film, tellurique, rythmé par la lancinante étreinte de la vie et de la mort, le rut sauvage des chevaux, la putréfaction d’une charogne, Carlos Reygadas avait montré la puissance rédemptrice des pulsions, un ténébreux suicidaire retrouvant l’extase panthéiste en faisant l’amour à une vieille métisse fripée, généreuse et digne complice d’un caprice sexuel.
C’est cette fois un obèse basané qu’une liturgique fellation prodiguée par une jeune belle de jour envoie dans les cieux. Revendication du droit à la jouissance et aux sublimations pour les laids, les Indiens, les infirmes et les miséreux.
Les échos subversifs de Buñuel résonnent aussi lorsque, rongé par la culpabilité, le héros de Bataille dans le ciel se traîne à genoux, la tête emballée dans un sac en plastique, scandant son refrain de repentance : « Plus d’alcool, plus de nichons ! » Comme dans L’Âge d’or ou Nazarin de Buñuel, scandé par l’assourdissant roulement des tambours du vendredi saint à Calanda, un tintamarre de percussions et de cuivres accompagne le chemin de croix que s’impose ce gras christique à la basilique de Guadalupe. Le cinéma de Carlos Reygadas est composé de lyrisme brut, pulsations contemplatives et baroques, émotions déclenchées par irruptions de sensations visuelles et sonores.
(…)
[Mais] Bataille dans le ciel met en scène un autre personnage : Mexico, métropole infernale, grouillement de foules possédées par la religion et les démons du néolibéralisme, chaos de populations aliénées par ces rituels que Reygadas évoque avec une force d’expression inouïe : le salut au drapeau national, le discours politique télévisé, la ferveur hystérique attisée lors du pèlerinage à la Vierge ou dans les stades de football. La bataille fait rage.
De quelle bataille s’agit-il ? De ce qui se joue entre les dieux du sabre, de l’économie et du goupillon pour gouverner les hommes, de la revanche des âmes simples contre l’injustice, de la cohabitation entre l’obscurité et la lumière, les enfants et les vieillards, la cruauté et le don, le sexe et la mort.
À la dictature politique, sociale, raciale, esthétique, Reygadas (apôtre du Fat is beautiful - le gros est beau) oppose une dimension métaphysique et impose un autre regard sur la beauté des disgraciés, la fulgurance de l’utopie, la majesté du sexe cru.
Il y a chez lui, comme chez Georges Bataille, fusion du morbide et du sacré, de la douleur et de la jouissance. A l’issue des actes que d’aucuns qualifient d’obscènes, une larme coule qui trahit souffrance ou béatitude, la caméra s’élève au-dessus du lit sur lequel gisent les corps apaisés, le coït tendre dépeint comme un opéra sublimé apaise les corps tourmentés avec la bénédiction du Christ.
« Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques », écrivit Baudelaire, l’homme des foules attentif aux cloches qui « tout à coup sautent avec furie et lancent vers le ciel un affreux hurlement ». Comme le poète, Reygadas « trône dans l’azur » et traque la beauté à la sortie de l’abîme. L’écrivain mexicain Octavio Paz, aussi, pourrait être convoqué comme complice du cinéaste, lui qui célébra la présence d’ « un tremblement, un malaise, un vertige » dans le sublime, la puissance avec laquelle « la sexualité se manifeste dans l’expérience du sacré » : tout amour est une révélation, écrit Paz dans L’Arc et la lyre, « qui nous amène à proférer des paroles qui ne sont guère distinctes de celles qu’emploie le mystique ».
Jean-Luc Douin, Le Monde - 26 octobre 2005.
Il s’agit d’une fellation, filmée en plan serré, comme jamais encore on n’en avait filmée. Avec une lenteur infinie, avec une douceur infinie, comme une effusion douloureuse, comme l’expression d’une configuration métaphysique. Lui d’abord, obèse, basané et recueilli. Elle ensuite, au terme d’un mouvement insensible qui révèle sa tête collée au pubis et la blondeur de ses tresses, puis, dans le contre-champ qui dévoile l’organe, la clôture spirituelle des paupières, la blancheur et la jeunesse de sa chair. Contrairement à la fameuse peinture de Magritte, aucun texte n’est requis pour signifier que Ceci n’est pas une pipe. La douceur enveloppante du mouvement, la pétrification des corps, le contraste des peaux, la souffrance extatique d’une larme qui coule y suffisent. Ceci n’est pas une pipe, c’est une séquence qui suggère, par et dans la chair, l’état d’un monde en proie à l’inégalité des origines et des états, à la jouissance sensuelle de la guerre, à l’utopie de la réconciliation. Une séquence de pornographie morale et sociale inscrite dans le corps à corps du plaisir et de la souffrance, comme a pu le faire le cinéaste Fassbinder.
Tout s’éclaircira très vite, du moins jusqu’au seuil du terrible mystère que préserve ce film magnifique, glacial et brûlant à la fois.
(…)
Ce sont (sous les auspices du sabre, du commerce et du goupillon) les mille visages de l’aliénation que ce film met en scène autour de la séduction morbide des corps qui s’étreignent, préparant d’autant mieux le drame qui va ensanglanter le tableau. A ce titre, Batalla en el cielo s’inscrit dans la lignée aujourd’hui dévaluée d’un grand cinéma de libération. Le film est d’autant plus convaincant qu’il ne concède rien sur la nécessaire puissance du mal et la fascination de la mort dans la détermination des conduites humaines.
Jacques Mandelbaum, Le Monde - 17 mai 2005.
Quand j’écris un scénario, je m’imagine les choses telles que je les ressens. C’est vrai pour le personnage de Marcos comme pour la ville de Mexico, et sa texture sonore.
Je montre la chair, les cheveux, les liquides et la lumière. Et le film tourne autour de ce désir - « anhelo » en espagnol - de sentir, de connaître, d’être là, d’être conscient.
Je n’essaie pas de donner des réponses, mais de poser des questions, et je me contente de constater les mystères de la vie, qui est à la fois notre existence et notre conscience.
Par le corps, on essaie d’entrer dans ce monde. (…).
Carlos Reygadas, dossier de presse.
Bataille dans le ciel se place du côté de la mystique, une mystique de la mise en scène. Reygadas avait fait la même chose avec son premier film, Japon, en cherchant la fusion des corps et des paysages, la ville - le lieu urbain et le lieu politique – remplace cette fois la nature. On peut ne pas s’intéresser à une telle démarche, on peut très certainement en contester le principe. On ne peut sûrement pas en nier l’ambition et, malgré quelques maladresses (la pipe du début devenue fumée céleste à la fin), le courage artistique, la puissance formelle et l’horizon généreux. Cet horizon qu’explicite, une fois, un lent panoramique à 360° tandis qu’Ana se donne à Marcos. C’est le monde tout entier, sa trivialité comme ce qui y vibre d’absolu, que le film cherche à convier par tout ce travail excessif de corps et de durée.
Jean-Michel Frodon, Cahiers du cinéma - N° 606 - Novembre 2005.
Tarifs
• Plein tarif : 7 € • Tarif étudiants, lycéens, collégiens, demandeurs d’emploi : 5,50 €
• Adhérents Gros Plan : 6 € (individuel), 4 € (avec le carnet de 10 tickets à 40 €).
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