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Boudu sauvÉ des eaux

de Jean Renoir - France - 1932 - N&B - 1h23

 

Avec : Michel Simon (Boudu), Charles Granval (Edouard Lestingois), Marcelle Hainia (Emma Lestingois), Max Dalban (Godin), Jean Gehret (Vigour), Séverine Lerczinska (Anne-Marie), Jane Pierson (Rose), Jean Dasté (l’étudiant)...

 

Monsieur Lestingois est un honorable libraire, installé sur les quais de la Seine. Il adore observer, au moyen d’une lunette d’approche, ses semblables qui se promènent sous ses fenêtres. C’est ainsi qu’il est amené à secourir Boudu qui vient de sauter dans la Seine depuis la passerelle des Arts.

 

Ignorant les carcans de la technique lourde des débuts du parlant, les lois du récit « bien construit », Renoir a capté la vie et la spontanéité par une mise en scène en profondeur de champ, lui permettant de briser le cadre théâtral, de faire voir l’intérieur de la maison Lestingois, les enfilades de portes et des fenêtres, de suivre ses acteurs dans l’élan de leur jeu. Cette liberté du regard et de la caméra était son véritable « réalisme ». Faut-il dire, une fois de plus que Michel Simon, après Tire au flanc et le drame noir de La Chienne est génial dans ce rôle de clochard qui veut rester disponible à la vie telle qu’il l’entend ?

Jacques Siclier, Télérama           

 

Stage sur Boudu de Pierre Gabaston

 

Boudu sauvé des eaux (1932), de l’aveu même de son auteur, Jean Renoir, est d’abord un hommage rendu à un acteur déconcertant, si singulier : Michel Simon. Après Tire au flanc (1928), On purge bébé (1931) et La Chienne (1931), Renoir tourne une dernière fois avec celui qu’il considère comme le plus grand acteur du monde, le seul à pouvoir incarner Boudu en tous cas. Boudu est un clochard. Boudu < se fout à l’eau >. Pour la perte de son chien ? Black ! Black ! Parce qu’un agent de la Police Parisienne le remet à sa place ? A sa place de déclassé aux allures de faune ? L’irrécupérable Boudu chevrote Sur les bords de la Riviera. C’était la chanson que les sacrifiés de la Grande Guerre chantaient quand ils montaient au front. Boudu s’est battu pour sa non reconnaissante Patrie. Il en est « revenu ». La devise de notre République, Liberté-Egalité-Fraternité, sert souvent de scène refoulée aux appétits des personnages de Renoir (immense historien de nos mentalités). Où le devoir plus qu’un principe de la fraternité fait criminellement défaut. Notre cœur fraternel. Rongé par nos intérêts. Chacun a ses raisons.

Boudu se laisse choir du pont des Arts, il fait chaud, il faut dire. Quand un libraire du quai de Conti plonge à son tour à son secours. Il matait les femmes avec sa longue vue. Boudu accroche son regard. L’eau scelle leur rencontre.

Renoir, aussi, fut l’artiste déjeté de la grande machinerie à façonner les goûts de l’entre-deux-guerres. Filmer, pour ce réfractaire, redevient un enjeu brûlant. Sa mise en scène ne s’abolit pas dans un découpage préalablement trop écrit. Des profondeurs de champ, disparues à l’époque, en condensent l’esthétique. Un espace baroque laisse place aux tourbillons de la vie. Boudu en profite. Le grand perturbateur.

Boudu, à l’image des trajectoires de Charlot, Chaplin fut avec Stroheim l’un des deux grands maîtres de Renoir, à la fois Ange et Bête, traverse la Culture (il crache sur La Physiologie du mariage de Balzac, ce n’est pas du goût de son sauveur), il en mesure toute la vanité, peut être la noblesse, et en ressort Corps et Esprit. Après quoi, il reprend la silhouette solitaire et vagabonde de celui qui fut boxeur, pompier, soldat, chef de rayon, pèlerin, etc. Sur les bords de la Rivieeraaa…gagaga, gagaga…Il s’éloigne de nous en longeant la Marne, sa complice pour s’évader de la noce dont il est le héros, il « régularise ». Tout coule. La caméra, elle aussi, dérive. Et ce bouchon sur l’eau perce notre cœur.

Boudu sauvé des eaux est un sublime poème cinématographique sur la figure du parasite.



Pierre Gabaston